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« C'est simple : c'est binaire. », dit le Président.
 Sauf que dans la tête du prévenu, Pat, 61 ans, il y a certes du binaire mais programmé selon des paramètres différents...

 

Un système binaire programmé en mode aléatoire

 

Pour le magistrat, la logique est élémentaire et indiscutable : si votre permis est annulé faute de points, que vous sachiez conduire n'est pas la question, car il faut y être autorisé par un permis valide. Vous n'avez pas ou plus de permis de conduire ? Alors vous ne conduisez pas.


Pour le prévenu, les options se distribuent différemment, et les lignes de partage sont impossibles à définir, car programmées en mode aléatoire : « Un coup il ne prend pas ses médicaments, un coup il va prendre 3 cachets en une seule fois. Alors il dort, si profondément qu'il peut tomber de son lit et ne pas s'en apercevoir, l'autre fois il était tout ouvert, là (geste sur le côté de la tempe et du front). »
C'est un ami de Pat qui parle, pendant le délibéré. Il poursuit : « Il a une double personnalité, il a des problèmes psychiatriques, mais il ne veut pas le reconnaître. »


Un système binaire programmé en mode aléatoire, pour deux personnalités en un seul homme. Sûr qu'avec ça les juges, qui en général se contentent d'une seule personnalité, ne peuvent rivaliser.


C'est pas un mauvais homme, Pat. C'est bien souvent qu'il y a des « gentils » dans le box des comparutions immédiates, quoique pas toujours, bien sûr. Les gentils offrent des visages bien contrastés, et on se demande toujours avec quoi ils bagarrent pour faire de leurs vies des alternances entre des existences subies et des infractions multiples, dont les condamnations successives rendent l'existence encore plus lourde à subir.

 

Si ça lui coupe les jambes, comment pédaler ?


Pat a un CAP d'électro-mécanicien, et puis il fut routier. Il sait conduire, y compris de gros engins. Alors quand la Préfecture lui écrit pour lui dire qu'il n'est plus en capacité de conduire autre chose que des engins de 50 cm3, ça lui « coupe les jambes ».
La Préfecture, en mode binaire à la logique basique, elle aussi, fait un lien entre « plus de permis » et « pas conduire » autre chose qu'un  vélo ou un scooter.
Pat, lui, en mode binaire à la logique ultra-personnalisée, fait un lien du genre : « Vous êtes routier, mais faites donc du vélo, vous n'êtes pas capable de mieux. » Et ça lui coupe les jambes. Comment faire du vélo dans ces conditions ?


C'est peut-être en vertu de cette logique qu'hier Pat a sorti la voiture. Celle qu'il a achetée deux mois après sa dernière sortie de prison, l'an dernier. Il était en prison pour conduite sans permis. Logique.

 

Les faits d'hier et la logique policière


Hier, donc, à 11h25, que voient les policiers rue Victor Hugo ? Ils voient Pat au volant, ce même Pat condamné à x reprises parce que son permis a été annulé, à force de perdre des points, et qu'il conduisait quand même.
Les policiers eux aussi ont des logiques basiques : on le connait, on sait qu'il n'a pas son permis, il est au volant, on l'interpelle, on le place en garde à vue.


Pat tente la discute avec le Tribunal, parce que, s'il comprend bien que « chacun son job », il trouve quand même un peu navrant qu'on mette des gars comme lui en prison, alors qu'il y a des méchants qui font des trucs bien graves.

 

Des collections et des dettes


Pat ne veut pas savoir qu'il a des problèmes psychiatriques. Il ne veut pas savoir que « ses compulsions » à prendre le volant alors que ça lui est interdit, s'expriment aussi dans les achats. Que sa collection de chapeaux, puis de montres, puis de castagnettes, font de sa salle à manger un capharnaüm et de Pat un homme surendetté.


Pat fait de la peine à voir. Parce qu'on voit un homme qui sombre lentement mais sûrement, sans espoir de rédemption puisqu'il ne voit pas pourquoi il en aurait besoin.

 

Il lui faudrait des soins


Sa compagne est venue le soutenir, et lui apporter quelques effets pour la prison, parce qu'on a beau trouver un peu courte la logique pénale, on a fini par en intégrer quelque chose. 28 ans qu'ils sont ensemble. Chacun à son domicile, parce qu'elle pense qu'elle ne tiendrait pas le coup : « Il n'est pas toujours facile. » On la croit. « Mais il a des bons côtés. » On la croit aussi. Elle montre son pendentif, il le lui a offert pour son anniversaire, elle sourit.


Pat ressemble à une cause perdue : c'est jamais sa faute, et les éléments de réalité, comme les lois, les règles, par exemple, ben pardon mais quand même faut pas exagérer, parce qu'il y a pire que lui.


Ah ! Sa compagne et son ami voudraient tant qu'il soit condamné à des soins ! Comme si, en quelque sorte, on pouvait condamner des gens à aller bien...


Ça ne va pas le faire, de toute façon, parce que Pat a déjà eu des suivis mise à l'épreuve et n'en a jamais rien fait de constructif.

 

10 mois fermes, mandat de dépôt
Il lance à sa compagne : "Ah ben tu vois où ça me mène mes conneries ? Mais les infirmières sont jolies en prison."


4 enfants qu'il ne voit jamais, plus de travail depuis des lunes, des achats compulsifs, des conduites sans permis. Il a dilapidé un bout d'héritage dans des achats débiles, et n'a jamais repassé son permis. Il a tâté deux fois de la prison, et est en état de récidive légale. Alors, la logique des peines va s'exercer.
Pat est condamné à 10 mois de prison ferme, le Tribunal décerne un mandat de dépôt.


Sa compagne lui porte un petit cabas, et elle lance, sans y réfléchir davantage, la seule morale de cette histoire : « Heureusement qu'il m'a ! S'il était tout seul, il serait foutu. »

 

Florence Saint-Arroman