jeudi 6 août 2020
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« Cet homme est devenu un produit de la prison », dit Maître Sauvayre avant l'audience. Il reprendra devant le tribunal :

« J'ai pu, au cours de ma carrière, vérifier, et les juges d'application des peines le disent : quand la privation de liberté est trop longue, on rate le but recherché. Après 18 ans de réclusion, l'équilibre est précaire », et l'aptitude à se positionner sereinement quand on se sent lesé est restée au stade pré-embryonnaire, mais Samir avait-il la moindre chance de la développer à la centrale de Clairvaux ?

On a découvert Samir le 7 juin dernier, dans l'urgence de la procédure de comparution immédiate (lire ici). Sa famille n'était alors même pas au courant. Samir demandait un délai pour préparer sa défense, le tribunal ordonnait une expertise psychiatrique. Hier le prévenu (menaces de morts, de délit, de dégradation contre le personnel d'une boutique Orange, et outrages, rébellion et menaces de morts contre des gendarmes de Charolles) se présentait devant les juges avec une escorte raisonnable, sa mère et sa belle-soeur étaient là, son avocat habituel aussi, tout était ramené à d'autres proportions, plus justes, sans doute.

L'expertise psychiatrique

« Discours très auto centré », « reconnaît qu'il était très agité chez Orange », « plusieurs tentative de suicides auparavant », « personnalité borderline, hostilité chronique », « décompense dans certaines situations », « peut être dangereux s'il mélange alcool, stupéfiants, et médicaments », « difficilement réadaptable », « discernement très altéré au moment des faits », « il faudrait des soins psychiatriques, mais il n'est pas sûr qu'il soit coopérant en milieu carcéral ».

Samir est encore sous suivi mise à l'épreuve et il est notable, à son crédit, qu'il en a satisfait toutes les obligations, il est donc bien dans l'effort de respecter un cadre, et de se soigner. Il avait même préparé, avant que tout explose chez Orange, une entrée à la clinique Val Dracy.

« J'ai fumé du cannabis en prison pendant 20 ans, ça m'apaisait, mais je veux vraiment m'en débarrasser. »

« Agité chez Orange »

En mai dernier, Samir est victime d'une tentative de meurtre à Lyon, au sortir d'une discothèque. Il est laissé pour mort, et s'en est sorti, « miraculé » lui a-t-on dit à l'hopital. On l'a dépouillé de tout, et donc de son téléphone, or l'abonnement mensuel court toujours. Il se rend à la boutique Orange de Paray-le-Monial pour « réclamer son dû », mais Orange a aussi ses propres procédures, Orange a aussi ses structures internes : il y a du possible mais rien n'est simple. On lui demande la copie de sa plainte, Samir ne l'a pas, « la police ne me l'a pas donnée ».

Tout est alors bloqué, et c'est incompréhensible pour ce client, qui « est resté en 93 » dit sa belle-soeur, qui, de centrale en centrale, n'a pas vu la société évoluer, ni le durcissement des « procédures » diverses et variées qui grèvent les vies de tous, et requièrent un sacré niveau d'élaboration, de dialogue, et de compréhension. « Quand il se sent persécuté, le contact est difficile », explique Maître Sauvayre. « Difficile » est le moins qu'on puisse dire. « Qu'est-ce que tu veux, toi ? Je vais t'en mettre une », il menace de brûler la boutique et son personnel avec, annonce l'arrivée imminente de son frère qui leur « mettra la misère ». Bref, degré zéro.

S'ajoutent, et pour une bonne louche, les insultes et menaces aux gendarmes. La rébellion ? Samir relève son pull, montre ses pansements : « J'ai des côtes cassées, j'ai perdu 10 kg, vous m'imaginez me débattre dangereusement ? »

Un beau réquisitoire

Le procureur, hier, était un auditeur de justice, c'est-à-dire un élève de l'école nationale de la magitrature qui fait ses débuts, et s'essaie aux différentes fonctions des magistrats, sous le contrôle, soit d'un juge, soit d'un parquetier. Il est face au prévenu et lui explique, sans la moindre agressivité, sans le moindre mépris, sans le moindre ressentiment, comment, de sa place à lui, il se représente les choses. Et Samir l'écoute, et Samir est calme.

« Pour savoir quelle est la meilleure réponse à apporter à cette infraction, je reviens sur le suivi mise à l'épreuve en cours. Nous n'avons pas de rapport à ce jour, mais toutes les obligations sont respectées, cela indique qu'il trouve un intérêt à le faire, dans un cadre à la fois de soutien et de contrôle. Monsieur X a obtenu l'allocation pour adulte handicapé. Le médecin psychiatre parle d'un vécu victimaire : le monde est dangereux pour lui. »

Puis le procureur s'adresse plus particulièrement à Samir : « Il faut être capable de dialoguer. Je veux bien reconnaître l'agression dont vous avez été victime, je ne dis pas qu'elle n'a pas eu lieu, mais je précise que Cassiopée* n'en fait pas mention. » Le magistrat prend des précautions, et cela l'honore, car le pouvoir et la force sont de son côté : qu'il n'en use pas dans ses propos, face à un homme démenotté, mais privé de sa liberté, est l'expression de sa fonction bien comprise.

« Compte-tenu des difficultés, il apparaît indispensable, vu les troubles à l'ordre public, que vous soyez condamné. Je requiers 24 mois de prison dont 12 mois avec sursis, un suivi mise à l'épreuve de 2 ans, obligation de soin et interdiction de paraître à la boutique Orange. Cela met de l'apaisement pour les victimes et permettra à Monsieur X de préparer la suite et les soins. Je demande son maintien en détention. »

La sanction demandée fait choc. Samir ouvre grand la bouche comme s'il cherchait de l'air, et sa tête tombe entre ses bras. Quand son avocat prend la parole, il pleure.

Réglages de la défense

Maître Sauvayre semble lui aussi sensible à la qualité des réquisitions, il en sera moins offensif.  Il revient sur Cassiopée* qui souffre de retard de saisies partout en France, puis : « 18 ans de réclusion, ça n'apprend pas à dialoguer. C'est un garçon fragile, devant un vendeur de chez Orange, rompu au commerce, il ne fait pas le poids. L'agression dont il a été victime renforce son sentiment d'injustice. Pendant sa très longue incarcération il n'a eu que l'autorité pénitentiaire face à lui. On ne guérit pas de son enfance, dit-on. Son père était alcoolique et violent. Je ne veux pas le déresponsabiliser, mais je ne veux pas non plus qu'on le déshumanise. Le suivi, dehors, se passe bien. La prison a montré ses limites, et je vous rappelle, ce que vous n'avez pas dit, qu'au moment des faits son discernement était très altéré. Tenez-en compte, sinon c'est pas la peine de faire des expertises. Et puis je m'occuperai de sa résiliation chez Orange. »

Samir s'excuse, il pleure.

Verdict

12 mois de prison dont 6 mois assorti d'un sursis avec mise à l'épreuve pendant 2 ans. Obligations de travailler ou de se former, de se soigner, d'indemniser les victimes, et interdiction de paraître à la boutique Orange de Paray.

Samir voudrait « être comme tout le monde ».

Florence Saint-Arroman

 

*CASSIOPEE, Chaine Applicative Supportant le Système d’Information Oriente Procédure pénale Et Enfants : un fichier spécifique aux TGI, sous la responsabilité du ministère de la justice. Fichier dont la bonne marche exige des saisies, saisies mises à mal par les conditions désastreuses de travail exposées (une fois de plus) récemment par la Conférence nationale des procureurs de la République dans le Livre noir de la justice. Il n'est donc pas étonnant que ce fichier ne soit pas à jour, comme Maître Sauvayre, confronté régulièrement à cette difficulté, le dira.

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