mardi 7 avril 2020
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Ce qui avait commencé par une petite engueulade entre plusieurs individus, a fini avec un coup de couteau dans le thorax. Ce n'est pas ainsi que le prévenu, un père de famille d'une cinquantaine d'année, avait imaginé sa soirée du 17 octobre 2015.

Ni sa victime d'ailleurs, qui s'apprêtait à manger un kebab avec un ami. 

 

Peu de choses sont claires sur le déroulement des faits. C'est ainsi que le tribunal de grande instance de Mâcon a eu le plus grand mal à déterminer ce qui s'était réellement passé ce soir-là, en vue de juger l'auteur et sa victime, qui tous deux ont comparu devant le tribunal correctionnel pour violences ce mercredi après-midi.

 

Qui est l'auteur, qui est la victime ?...

 

Dans un crime, il y a un auteur et sa victime. Les deux sont généralement plutôt facile à désigner – sauf dans des cas comme celui-ci, où tous deux prétendent être les deux. 

Une chose est sûre : un des deux individus, un Mâconnais d'une vingtaine d'années que nous allons appeler la victime pour des raisons pratiques, va effectivement recevoir un coup de couteau dans le thorax. Une plaie superficielle de 3 cm qui lui vaut un pneumothorax droit et trois semaines d'arrêt, ainsi que plusieurs interventions chirurgicales. 

 

La question qui se pose est celle-ci : le prévenu aurait-il été provoqué, voire agressé, au préalable par la victime ? Et si oui, ce coup aurait-il été de la légitime défense ou complètement disproportionné ?

 

Poignardé en raison d'un excès de vitesse ?

 

Mais reprenons du début. Il est dans les environs de 21 heures quand l'auteur du coup de couteau se rend à sa voiture, garée place Saint-Pierre, après avoir récupéré sa fille de 17 ans au bar Le Voltaire. Accompagné d'un ami, ils descendent la rue Saint Nizier, très étroite, quand un véhicule blanc s'approche. Et c'est là que les versions des deux personnes impliquées diffèrent. 

 

« Ils roulaient trop vite, alors je leur ai lancé un 'hé doucement !' Ils ont failli m'écraser » avance le prévenu, avec cette version des faits qui a été corroborée par son ami. 

 « Mon ami roulait au pas » assure au contraire la victime. 

 

Une dispute éclate. L.P., ceinture noire de Jujitsu, cherche à éviter la bagarre : condamné à deux reprises pour violences conjugales dans le passé, il ne veut pas tenter le diable et perdre le contrôle.

Il rejoint donc sa voiture où sa fille l'attend, démarre et repasse devant le restaurant rue Saint Nizier où la victime, qui était passager dans la voiture blanche, attend son ami qui cherche à se garer. « Il a accéléré dès qu'il m'a vu, il voulait m'écraser ! Heureusement j'ai pu me cacher derrière les grands blocs de pierre ! » fustige alors la victime. 

 

« C'est faux ! » proteste le prévenu, qui indique s'être arrêté après avoir reçu un coup sur le coffre de sa voiture. « Je me suis arrêté, puis quelqu'un a ouvert la portière. Ils étaient deux, l'un tenait la porte, l'autre me donnait des coup avec les poings et les pieds. Ma fille criait et pleurait, notre agresseur nous a lancé 'je vais te tuer, on va s'occuper de ta fille, on va la violer !' C'est là que j'ai complètement paniqué, j'étais sonné. J'ai ouvert le vide-poche, j'ai sorti un couteau. D'abord pour lui faire peur, puis je lui ai donné un coup pour nous défendre. Je suis parti et dans le choc, j'ai jeté le couteau dans la Saône depuis le pont Saint Laurent et je me suis rendu aux forces de l'ordre le lendemain » décrit-il. 

 

« J'attendais mon ami dans la rue alors qu'une voiture s'arrête devant moi. Le conducteur sort, me donne un coup de couteau et part. J'étais en état de choc » affirme l'autre. « Je ne l'ai en aucun cas agressé avant qu'il me porte le coup. » 

 

« Mais pourquoi aurait-il fait cela ? » l'interroge le juge. « Voulez-vous nous expliquer qu'il vous a poignardé parce que votre ami roulait trop vite ? Autant le qualifier de psychopathe alors. » La procureure, elle, semble croire la version du père de famille. Mais, malgré cette agression préalable, elle ne retient pas le motif de légitime défense – l'acte est bien trop disproportionné. Les avocats des deux parties défendent bien entendu chacun la version de leur client.

 

Des vérités multiples

 

Les deux témoins du restaurant affirment tous deux n'avoir vu personne sortir du véhicule, mais en revanche deux individus qui tournaient autour de la voiture, ce qui corroborerait la version du père de famille. Mais ils n'ont pas vu la scène dans son intégralité, le doute persiste donc.

 

Reste à évaluer la pertinence d'un extrait de conversation téléphonique, enregistré une semaine après les faits et lors duquel la victime, sur écoute sans le savoir, explique à un ami le déroulement des faits : la version est la même que celle présentée devant le juge. 

 

« L'écoute téléphonique est bien trop précise pour être authentique » lance l'avocate de l'auteur du coup de couteau en la qualifiant de « suspecte », tandis que son confrère, dans le camp opposé, se demande pourquoi cet extrait n'a pas été exploité davantage. « L'extrait corrobore la version de mon client, pourquoi aurait-il menti à son ami sachant qu'il ne se doutait pas qu'il était sur écoute ? » s'indigne l'avocat de la victime en accusant L.P. de manipulation : « Il a l'intelligence de la manipulation. Plus on a avancé dans le temps, plus ses propos se sont transformés, jusqu'à se faire passer pour la victime. Un certificat médical a démontré qu'il avait seulement quelques rougeurs sur le visage. S'il avait réellement reçu cette pluie de coups, il aurait eu au moins un hématome ! »

 

Le tribunal tranche

 

Après trois heures d'audience, tout semble être dit sans que personne ne puisse déterminer avec certitude ce qui s'est passé. Mais une chose est sûre, agressé ou non, un coup de couteau ne se justifie pas par des coups de poings reçus.

« Personne ici ne conteste que vous ayez été blessé gravement » rassure le juge s'adressant à la victime, qui encours tout comme son agresseur une peine d'emprisonnement ferme, car elle aussi a un casier judiciaire bien rempli.

La procureure requiert 8 mois de prison pour le père de famille et 3 mois pour la victime. Les advocats des deux partis demandent chacun une somme de plusieurs milliers d'euros pour préjudice moral.

 

Finalement, le tribunal suit de près les réquisitions de la procureure en condamnant l'auteur du coup de couteau à 6 mois de prison ferme et sa victime à 3 mois de prison, ferme également.

Pour l'auteur du coup de couteau, la CPAM de Côte d'Or réclame 10.000 € pour les frais d'hospitalisation de la victime. La demande a été renvoyée en procédure civile.

 

Delphine Noelke

 

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