lundi 6 juillet 2020
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Céline est de nouveau au Tribunal. Elle avait 4 jours lors de la comparution immédiate de son père, elle aura un mois vendredi prochain. C’est un beau bébé, harmonieux. Elle dort dans son landau, sous une couverture. Elle est à l’abri pendant que dehors, c’est le Bronx.

Son père est poursuivi pour violences sur sa maman. Il vient de passer une vingtaine de jours en prison, pour préparer sa défense, laquelle n’a pas bougé : il l’aime, « comme un fou », « éperdument », dit son avocate, Maître Bordignon. Comme un fou… vu les faits, on se dit qu’en effet, oui, comme un fou.

Pour des disputes qui partaient de rien, genre 5 € pour les courses, mais à vif car le couple était sans emplois, dit-il, Antar G., 35 ans, s’énervait, insultait, frappait, et strangulait.

 

Arrivé d’Algérie il y a environ 10 ans, Antar était militaire dans son pays, et dit en avoir été traumatisé. Il rencontre Christine via une des amies, l’ex d’Antar. « Coup de foudre », dit-il. Ils se marient, elle tombe enceinte, différents épisodes violents ponctuent la grossesse. Une procédure était déjà en cours et Antar aurait de toute façon rendu des comptes, mais le signalement de l’hôpital va accélérer les choses.

Tout allait à nouveau bien entre eux, autour de la naissance du bébé, mais la police venait de prévenir Antar qu’on le convoquait en audition libre pour une dispute du 9 septembre dernier, au cours de laquelle il avait retourné le pouce de sa femme et l’avait étranglée. Elle était alors enceinte de 8 mois, d’autant plus vulnérable. Un certificat médical témoigne d’une « dermabrasion au niveau des cervicales ». Il est arrivé « énervé » à la maternité, et quand l’hôpital a signalé une scène trop bruyante, la police l’a immédiatement interpellé.

Violent, tout ça. Le refrain amoureux relayé par son avocate n’aurait eu sans doute aucun effet sans l’intervention de Christine. La jeune femme à la barre ne dira qu’une chose : « J’ai grandi en foyer, je sais ce que c’est d’être séparé de ses parents. Le lien, c’est très important. »

 

Entourée de professionnels qui ont veillé à ce qu’elle soit protégée, Christine va cependant demander un permis de visite pour la prison, va envoyer un peu d’argent à Antar, va lui donner des nouvelles du bébé. Comme le développe Maître Braillon qui la représente, « on ne peut s’en tenir à la logique ordinaire ». Sa jeune cliente, maman de 5 enfants, voit l’amour dans les yeux de son homme, et s’il la frappe, c’est parce qu’il n’a pas le droit de travailler. Ne pouvant subvenir aux besoins de sa famille, le voilà réduit à une forme d’impuissance insupportable, et c’est elle qui a ramassé, mais ça aurait pu se passer autrement. Avec ça elle demande 20 € de dommages et intérêts, symboliques, pour qu’il comprenne.

Qu’il comprenne : cela ne semble pas acquis. « Monsieur banalise des choses intolérables », souligne Maître Braillon. Le Parquet trouve également que le prévenu ne prend pas la mesure des faits. Cela parait assez évident, mais cette lecture est brouillée par la position de la victime qui demande à en être protégée tout en maintenant les liens avec lui, pour le bébé, pour leur fille, et pour lui-même qui a besoin de soins.

Qui peut savoir ce que cet appui, qui échappe en effet à la logique ordinaire, peut produire à la longue ? Qui peut savoir ? Elle est quasi sans famille, et lui aussi ici. Elle le soutient. Elle ne le défend pas, mais elle le soutient, et rien ni personne ne vient infléchir sa position : ni les coups, ni les travailleurs sociaux, ni son avocat, ni les magistrats.

 

Leur vie commune est toutefois définitivement rompue, car le Tribunal a tranché : mandat de dépôt pour purger 3 mois de prison, puis 6 mois avec sursis et suivi mise à l’épreuve. Interdiction de vivre au domicile conjugal, interdiction de contact avec la victime, 20 € de dommages et intérêts. Obligation de soins. Antar aura à se débrouiller avec sa situation administrative, son titre de séjour expire bientôt. Il a un sursis de quelques mois, d’un jugement antérieur, qui planent toujours, et peuvent être révoqués. Sa première née aura un mois vendredi, et c’est le Bronx.

Florence Saint-Arroman

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