samedi 28 mars 2020
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Jo est sombre. Cheveux, barbe, yeux, immenses cernes qui lui mangent les joues, tout est noir. Ereinté par sa garde à vue, éreinté à l'avance par le jugement qui va lui tomber dessus.

 

 La victime

Jo est poursuivi pour violence aggravée sur une personne vulnérable, Adeline, sa compagne depuis 2 ans. Adeline a 29 ans. Elle est reconnue handicapé à 80 %, et vit sous curatelle renforcée : elle est assistée par un curateur pour certains actes de sa vie civile, et celui-ci gère son argent, mais elle garde une vie à elle, et la sienne, de vie, pour le peu qu'on en découvre, fait peine.
Adeline est mère de 2 enfants. Violée il y a 8 ans, elle accouche du premier 9 mois plus tard. Il est placé chez ses grands parents maternels qui vivent à Paris. La seconde, eh bien, c'est leur fille, à Jo et à Adeline. Ça n'a pas fait long feu, elle est elle aussi placée depuis juin dernier, chez la mère de Jo. Adeline est désignée par le Tribunal comme « SDF », parce qu'elle n'est pas co-bailleur de l'appartement. Pourtant Jo et elle sont pacsés, depuis octobre 2014. Elle n'est pas là, et ne se constitue pas partie civile. 

Le prévenu

Jo est né à Mâcon, il a 23 ans, un « niveau » CAP, ce qui ne veut rien dire, si ce n'est qu'il n'a pas réussi son CAP. Il ne l'a jamais passé, en fait. Il n'a jamais vraiment travaillé non plus, mais il a fait des stages, dit-il.

La violence intrafamiliale, il a bien connu, expliquent ses amis à la sortie de la salle d'audience : sa mère frappait son père, disent-ils, et depuis la mort de ce dernier, Jo est isolé, seul. Plus jeune on lui prescrivait du Tercian, un neuroleptique à visée également anxiolytique. Il a arrêté d'en prendre, ça le faisait enfler. Son casier judiciaire est vierge. Il perçoit l'allocation adulte handicapé, pour un handicap évalué à « 60 % », soit 20 % de moins qu'Adeline, et de toute façon, c'est peu important, car juridiquement Jo n'est pas une « personne vulnérable ». Adeline, si, et ça fait une différence incommensurable pendant l'audience.

Les faits

Hier quand la police arrive vers Adeline, elle est au pied de l'immeuble, un cocard tout frais à l'oeil droit. Elle dit que son compagnon l'a mise dehors. Elle dit aussi qu'il l'a frappée les jours précédents. Une femme ? Sa conjointe ? Juridiquement vulnérable de surcroît ? Que des facteurs aggravants. Ni une ni deux, Jo est arrêté.
Adeline va décrire aux policiers des scènes dignes d'un sadique, un vrai : « Je voulais seulement aller aux toilettes, il n'a pas voulu, il m'a fait tomber, et m'a donné un coup à l'oeil. » 

Trois jours auparavant, Jo l'aurait réveillée, et lui aurait mis un coup de poing sur l'oeil droit. Le Tribunal montre une planche photos au prévenu pour qu'il s'imprègne de la gravité de ce qu'on lui reproche : une femme battue. Et battue continûment, dit Adeline, au moins depuis la naissance de leur fille. On frémit devant tant de cruauté, de folie, de perversité.
Le 10 août, elle s'est fracturé le nez, en tombant, elle s'est pris les pieds dans ses lacets, elle le dit et elle le maintient. Mais personne n'y croit plus, et l'on reproche à Jo de lui avoir pété le nez, aussi.

Jo conteste une partie des faits : violent parfois, oui, mais pas sadique

Jo est un jeune homme de taille moyenne, au corps étroit. Il tient ses bras serrés contre lui, son élocution est difficile, on le comprend mal. Jo reconnaît le coup de poing d'hier, il reconnaît avoir donné des claques, il reconnaît lui avoir parfois tiré les cheveux. Mais il nie avoir battu Adeline chaque jour, il nie le sadisme qu'on lui prête, il se défend de lui avoir cassé le nez, et semble abasourdi d'entendre qu'il aurait menacé de la violer : « Pourquoi j'aurais dit ça ? Je l'aimais, et puis c'est la mère de ma fille. » Il affirme à plusieurs reprises qu' Adeline est capable de s'être cognée elle-même, « Je suis désolé, mais elle en est bien capable », répète-t-il, comme dans un désert : si on le voit comme un prédateur, cette remarque ne peut être qu'inscrite à charge contre lui, on l'entend comme l'indice d'un cynisme odieux.

Pendant sa grossesse, Adeline se lardait le ventre de coups de poings

Maître Bordignon intervient dans l'urgence de la comparution immédiate, et donc n'a disposé que de quelques heures, au mieux, pour préparer la défense de Jo. Elle apporte néanmoins un élément qui abonde dans le sens, non d'un insupportable cynisme, mais d'une réalité : pendant sa grossesse, Adeline se lardait le ventre de coups de poings, jusqu'à en avoir des hématomes. Et ce fait, si perturbant, si troublant, n'est pas reproché, lui, à Jo. « Adeline X. se fait du mal, elle se scarifie aussi. Elle n'a pas de domicile en son nom, mais à chaque fois que le CHRS lui réservait 3 nuits, à sa demande, elle ne restait pas, elle retournait chez son compagnon. » Maître Bordignon ne conteste pas les faits que Jo lui-même a reconnus, elle apporte un éclairage différent sous lequel Jo n'est pas une brute sadique, mais un homme fragile, et qui peut-être dit vrai dans ses déclarations. 

« Elle n'a pas arrêté de me faire du mal »

Pour le Tribunal, Adeline était sous l'emprise de Jo. Celui-ci, la voix chevrotante parfois, au bord des larmes, n'a pas eu un mouvement d'emportement pendant l'audience, n'a pas cherché à charger sa désormais ex-compagne, il a juste répété : « Elle me provoquait, elle me parlait comme à un chien, elle ne faisait que partir et revenir, sans cesse, elle n'a pas arrêté de me faire du mal. »
Avant l'audience, son avocate l'a trouvé en larmes dans la geôle qui est sous le Palais. « Pourquoi pleurez-vous ? Vous avez peur d'aller en prison ? Vous êtes triste de la fin de votre histoire ? » Non, Jo a pris conscience que son espoir de reformer un foyer pour sa fille est mort, et il s'effondre.

 

Verdict : le Tribunal déclare Jo coupable de tous les faits qui lui sont reprochés, et le condamne en répression à 8 mois de prison dont 4 mois avec sursis mise à l'épreuve pendant 2 ans, et l'obligation de suivre des soins en psychiatrie. Interdiction du moindre contact avec la victime. 
Les deux copains qui arrivent précipitamment à la fin de l'audience sont accablés : « Il est arrivé chez moi un jour la gueule en sang. Elle lui cassait des verres dessus et aussi des téléphones portables. Quand elle lui envoyait des photos de son ventre qu'elle avait frappé, pendant sa grossesse, il avait si peur qu'elle perde le bébé qu'il a passé toute la grossesse à chialer. »

Fin du bal des misères à deux, Jo est incarcéré ce soir. C'est un jeune homme extrêmement fragile qui part en prison. Il ne pense qu'à sa fille, ce bébé qui a reçu de ses parents un prénom si doux : Angie.

Florence Saint-Arroman

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