
Étienne Rochefort est chorégraphe sociétaire de la Scène nationale de Mâcon. En septembre, il était en résidence au théâtre pour créer, avec des danseurs de tous horizons, une pièce qui sera représentée en avril 2027 : Folks. Il avance avec une idée claire : danse et politique sont intrinsèquement liés. Danser, c’est apprendre à créer ensemble. Rencontre.
Un artiste polyvalent
Avant de devenir chorégraphe, Étienne Rochefort a porté mille casquettes : magicien, skateboarder, dessinateur, danseur… Des expériences qui nourrissent aujourd’hui la pratique qu’il a finalement choisie : la danse urbaine. « Là où j’étais compétent, c’était dans le fait de créer des choses, d’avoir des idées, de les synthétiser, puis d’en faire une oeuvre. Finalement, j’ai pris la voie de la danse. »
Autodidacte, c’est après avoir été repéré par des scènes nationales qu’il est nommé artiste au Centre de Développement Chorégraphique de Strasbourg, structure nationale. Un temps fort qui lui permet alors de s’affirmer en tant que chorégraphe et de multiplier les projets, jusqu’à aujourd’hui en Bourgogne, où tout son travail repose sur un ancrage coopératif et territorial fondé sur le lien.
La danse ou l’appel du collectif
Si Étienne Rochefort a choisi la danse, c’est avant tout parce qu’elle permet, en mobilisant le corps, de créer du collectif : « Le corps est ce qu’il y a de plus ancestral, avec la musique. Nul besoin d’artifice avec la danse ; elle parle pour nous et nous réunit. C’est un outil des plus fédérateurs ; on le voit bien dans les mariages, dans les fêtes, dans les religions. Avec ma compagnie, on l’a expérimenté en créant des événements publics assez conséquents. À chaque fois, ils rassemblaient des personnes de bords, de cultures et de générations qui n’avaient rien à voir. Une fois, un homme de soixante-dix ans est venu me voir à la fin et m’a dit : “C’est génial, il faut faire ça toutes les semaines, ça nous rassemble !” Des gens qui avaient des opinions politiques totalement opposées ont dansé ensemble et ont commencé à discuter après. Pour moi, c’est le début de la solution. Je suis convaincu que la danse peut changer le monde. »
« Pourtant, j’ai toujours été solitaire. C’est donc aussi une lutte avec moi-même. Je dirais que ce qui a surtout joué, ce sont le contexte politique et le contexte global. Avant, les questions politiques m’intéressaient moins, puis j’ai vu le monde évoluer, avec la mondialisation, Internet, sa progression incessante… Je me suis aperçu qu’au bout d’un moment, ça grince, ça craque. Quand j’ai eu mes enfants, j’ai commencé à penser au monde dans lequel ils vivraient : quel est-il ? Comment fonctionne-t-il ? Ça m’a sorti de ma caverne, d’une sorte d’égocentrisme. Aujourd’hui, je suis convaincu qu’il faut se tourner vers les autres, c’est tout le sens de mon travail. »
De la scène à la cité
Étienne Rochefort envisage la danse comme un moyen de faire émerger de nouvelles formes de collectif, fondées sur l’humain et la rencontre. En l’écoutant, on comprend qu’un chorégraphe n’agit pas seulement aux côtés de danseurs, sur une scène fermée ; il peut aussi agir sur le monde, aux côtés de tous. Chez lui, ces deux niveaux communiquent sans cesse et se nourrissent.
Il y a deux ans, il a notamment créé La Plateforme, une initiative visant au développement d’un réseau territorial indépendant de création et de formation en danse urbaine en Bourgogne-Franche-Comté. Le chorégraphe insiste sur la dimension « organique et horizontale » de cette structure, qui repose sur un principe coopératif avec tous types d’acteurs : élus locaux, communes, danseurs, jeunes… « Pour créer la plateforme, il a fallu aller voir les gens directement, au cas par cas. C’est ça qui est intéressant : aller voir les gens, créer du lien. On ne peut pas rester fermés. »
Et c’est grâce à ce mouvement qu’il peut aujourd’hui créer sa prochaine pièce, en coopération avec le théâtre de Mâcon, dont il est sociétaire. Les danseurs viennent par ailleurs de différents collectifs régionaux et sont justement réunis autour de ce projet par l’intermédiaire de La Plateforme.
Folks : joie et politique
Folks (les gens, tout le monde) sera une pièce joyeuse, célébrant les corps en lien et les collectifs qui rendent possible l’épanouissement individuel grâce à la solidarité. Elle constitue, d’une certaine façon, une réponse au nihilisme ambiant. « Ça ne va pas, d’accord. Mais qu’est-ce qu’on choisit de faire maintenant ? »
Cette pièce sera aussi une réponse à la dernière création du chorégraphe, Bugging, qui était beaucoup plus sombre : « Bugging parlait de la saturation du monde actuel et mettait en scène des corps très tendus et névrosés, proches de l’effondrement. Cette fois-ci, je veux porter un mouvement d’ouverture plutôt que de repli. Je suis convaincu de la solution collective et c’est à partir de ce principe que l’équipe s’est construite. Les dix danseurs viennent de la région et sont réunis par La Plateforme ; il y avait cette volonté de mettre en lumière le potentiel incroyable de gens issus de ce territoire, aux esthétiques complémentaires. Dans l’équipe, chacun a sa façon de danser : certains viennent du break, d’autres ont des influences plus tribales ou même classiques. Il y a, par exemple, des membres du collectif Porte-Avion de Besançon, ou du collectif Figures de style de Dijon, qui n’ont pas les mêmes approches, mais ces styles se rejoignent dans la pièce, pour créer un tout où chacun peut exister. »
« Surtout », précise le chorégraphe, « c’est une création très physique. » D’où l’intérêt de la solidarité : « C’est comme un marathon avec des relais : quand quelqu’un tombe, on le soutient, on l’aide à se relever. Le rythme sera très soutenu, car la musique commencera à 120 bpm, et atteindra 170 à la fin. Mais l’idée n’est pas de générer un emballement destructeur ; c’est plutôt de retrouver un état de transe, proche des pulsions vitales, collectives. Quelque chose qui aille vers la vie. »
Le première représentation aura lieu en avril, en pleine période électorale, un facteur non négligeable... « La pièce n’est pas partisane bien sûr, mais le travail de création, qui se veut solidaire, est un engagement. De même, choisir de créer un spectacle aussi positif en cette période est une invitation à l’espoir, à recréer des liens qui nous élèvent. Il nous reste encore plusieurs mois de travail, et tout cela va se redessiner, se modifier en fonction du contexte. Mais l’idée centrale restera la même : aller vers un mouvement positif d’affirmation, qui célèbre le collectif et non le communautarisme, comme l’indique le nom de la pièce, Folks, les gens, au sens de tout le monde ensemble. »
Iris Ardeois






























































